Le kilomètre 100
Tout avait bien commencé ce dimanche 27 avril, au départ du parking du stade de Balan. L’objectif programmé était d’entamer une série de brevets de 100 km mensuels (au moins un par mois, pendant six mois consécutifs).
On notait la présence de deux courageuses, Cécile et Chrystèle — cette dernière, stressée comme à son habitude à l’idée de faire une longue distance — ainsi que de quatre habitués bien heureux de dépasser la distance des 50 km, qui semblait devenir la norme ces temps-ci au club : Thierry, Patrick, Francis et votre narrateur.
Le parcours, dénommé « Tour de la plaine de l’Ain », proposait une faible dénivelée de 455 m, histoire d’attirer le chaland ou la chalande rétif(ve) aux forts reliefs.
Le départ fut donné à 10 h pile, sous une météo un peu chargée, mais pas trop menaçante. Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes cyclotouristiques.
Vers le kilomètre 10, le circuit franchit la rivière d’Ain à Port-Galland, puis zigzague dans la plaine des Gaboureaux, histoire d’accumuler des kilomètres. Tout va bien, les jambes tournent rond.
Peu après le kilomètre 20, la traversée de Loyettes est bien encombrée par une brocante dominicale. Mais, après avoir franchi le Rhône, nous voici sur la plus tranquille et bucolique ViaRhôna.
Un petit crochet par Hières-sur-Amby permet à Patrick de perdre un sandwich qu’il avait glissé dans la poche arrière de son maillot. J’ai connu notre ami à une époque où une telle aventure ne pouvait lui arriver : son vélo était toujours équipé d’une sacoche de guidon Berthoud, dont le contenu était capable de nourrir tout un peloton !
La présence inopportune du sandwich sur la chaussée avait bien été signalée, mais il n’y avait pas prêté attention.
Du coup, lorsqu’on fit l’arrêt pique-nique au kilomètre 38, notre ami se trouva bien marri. Heureusement, l’animal avait de la réserve dans ses fontes.
Malgré cet incident, qui aurait pu tourner au drame, la sortie suivait un cours fort agréable et sans encombre.
Pile au kilomètre 47, le Rhône est à nouveau franchi, au pont de Lagnieu, ce qui permet de poursuivre sur la ViaRhôna jusqu’à Brénaz. Le château de Vertrieu, sur la rive opposée, est toujours aussi majestueux.
À Brénaz, donc, on quitte la ViaRhôna pour emprunter une piste cyclable tracée sur l’ancienne voie ferrée, qui permettait jadis le transport des fameuses pierres de Villebois jusqu’à la gare d’Ambérieu-en-Bugey, d’où elles étaient exportées dans toute la France, et même au-delà des frontières. La piste est tranquille, mais pénible à cycler à cause des nombreux ralentisseurs qui l’entravent. Néanmoins, tout baigne dans l’huile.
Au kilomètre 59, à Lagnieu : miracle ! Un bar est ouvert, ce qui est plutôt rare un dimanche. Les amateurs de café sont ravis, et certain·e·s en reprennent même une tournée.
On tâte ensuite les contreforts du Bugey, du côté de Vaux et Ambutrix — dont le nom pourrait très bien figurer dans un album d’Astérix, me dis-je en moi-même, pour montrer que j’ai l’esprit vagabond en cet instant précis.
En quelques coups de pédale, le petit groupe atteint, au kilomètre 70, Saint-Maurice-de-Rémens. Là se trouve le château où Antoine de Saint-Exupéry passa son enfance. La demeure, assez banale en l’occurrence, attend depuis des décennies un destin digne de la grandeur de son ex-propriétaire. On fait quand-même la photo de groupe devant la façade.
L’Ain sera franchi une fois de plus, cette fois-ci au pont de Chazey, kilomètre 78. Tout va bien. Ça commence à sentir l’écurie… mais aussi les gaz d’échappement, car on atteint la nationale.
Pour éviter ladite nationale, on emprunte un itinéraire plutôt défoncé, qui nous mène à Meximieux, au pied de la bosse de Pérouges.
Il ne reste plus qu’à se hisser sur les contreforts de la côtière de la Dombes, traverser Bourg-Saint-Christophe et Béligneux, qui nous offrent, vers le kilomètre 90, les ultimes bosses — de celles qui font bien mal aux jambes. Il ne reste plus qu’à se laisser descendre par Chânes dans la plaine de la Valbonne, passer devant le camp militaire, et rejoindre notre point de départ au stade de Balan.
Les voitures nous attendent tranquillement, à l’ombre sur le parking… et c’est là que tout dérape.
Mon compteur affiche 99 kilomètres, et mon amour des comptes ronds ne peut supporter une telle hérésie. Je continue donc un peu à pédaler, afin de franchir le cap fatidique des 100 km promis à mes comparses. D’ailleurs, quelques-uns me suivent, histoire d’assurer eux aussi.
Ça y est, je suis dans les clous. Je décide de faire demi-tour… sans avoir remarqué le petit saut de quelques centimètres sur le rebord de la chaussée. Profitant d’une demi-seconde d’inattention, il bloque ma roue avant, me fait exécuter un salto, et je termine pile sur ma hanche droite.
La suite, vous la connaissez.
Et dire que ça avait si bien commencé, et que ça s’était si bien déroulé, cette sortie !
Robert

